dimanche 19 février 2012

La crise mondiale économique et nos technologies

Je me souviens des émotions provoquées par la mort de Steve Jobs le 5 octobre 2011. Apparaissaient dans les divers médias des jeunes les larmes aux yeux devant leur tablette électronique. Ce fut un deuil immense ressenti douloureusement pas beaucoup. Steve Jobs, le grand visionnaire, le révolutionnaire de nos vies n’était plus. J’ai perçu là à quel point ces technologies prennent de la place dans nos vies, et pas seulement dans celle des jeunes.

Toutes les nouvelles technologies, dans les divers domaines de nos activités, portent des promesses et des espoirs. Pensons aux espoirs face aux développements dans les domaines médicaux, aux possibilités de solidarité qu’offrent les moyens actuels de communications à travers la planète, à l’amélioration de nos conditions de vie dans bien des domaines. Mais un regard attentif sur le drame mondial qui se joue actuellement, surtout depuis 2008, laisse voir que ces puissantes révolutions technologiques ont de bouleversantes conséquences sur des milliards de personnes, des millions de communautés humaines, des continents entiers. Les technologies investies au service d’une vision qui met en priorité absolue le profit à tout prix ont une puissance destructrice dramatique de notre humanité. Et les responsables financiers, économiques et politiques ne semblent pas en tirer les leçons.

Pourtant, bien des lumières rouges sont allumées partout dans le monde. Les sages répètent qu’une technologie qui prend le pas sur l’humain, une technologie où ce sont d’abord les impératifs de rentabilité qui priment, perd sa légitimée éthique et humaine. Entre de multiples réflexions dans ce sens, je cite l’affirmation très ferme de Benoît XVI le 9 juin 2011 dans son discours à tous les ambassadeurs qui venaient d’être accrédités auprès du Saint-Siège. Elle mérite une lecture attentive.

« Il convient de s’interroger sur la juste place de la technique. Les prouesses dont elle est capable vont de pair avec des désastres sociaux et écologiques. En dilatant l’aspect relationnel du travail à la planète, la technique imprime à la mondialisation un rythme particulièrement accéléré. Or, le fondement du dynamisme du progrès revient à l’homme qui travaille, et non à la technique qui n’est qu’une création humaine. Miser tout sur elle ou croire qu’elle est l’agent exclusif du progrès, ou du bonheur, entraîne une chosification de l’homme qui aboutit à l’aveuglement et au malheur quand celui-ci lui attribue et lui délègue des pouvoirs qu’elle n’a pas. Il suffit de constater les "dégâts" du progrès et les dangers que fait courir à l’humanité une technique toute-puissante et finalement non maîtrisée. La technique qui domine l’homme, le prive de son humanité. L’orgueil qu’elle engendre a fait naître dans nos sociétés un économisme intraitable et un certain hédonisme qui détermine subjectivement et égoïstement les comportements. L’affaiblissement du primat de l’humain entraîne un égarement existentiel et une perte du sens de la vie. Car la vision de l’homme et des choses sans référence à la transcendance déracine l’homme de la terre et, plus fondamentalement, en appauvrit l’identité même. Il est donc urgent d’arriver à conjuguer la technique avec une forte dimension éthique, car la capacité qu’a l’homme de transformer, et, en un sens, de créer le monde par son travail s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu (Jean-Paul II Centesimus annus, 37). La technique doit aider la nature à s’épanouir dans la ligne voulue par le Créateur. En travaillant ainsi, le chercheur et le scientifique adhèrent au dessein de Dieu qui a voulu que l’homme soit le sommet et le gestionnaire de la création. Des solutions basées sur ce fondement protégeront la vie de l’homme et sa vulnérabilité, ainsi que les droits des générations présentes et à venir. Et l’humanité pourra continuer de bénéficier des progrès que l’homme, par son intelligence, parvient à réaliser. »

Est-ce que la présente crise sera un temps de discernement de ce qui est en jeu afin de trouver les chemins vers une humanité en voie de mondialiser la solidarité, où la dignité humaine de chaque personne a la priorité? Chaque personne, à son niveau et dans son milieu, peut apporter sa pierre à cette construction de notre avenir.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

lundi 13 février 2012

La peine de mort

La légitimité ou non de la peine de mort revient sur la table de l’actualité. Certains voudraient qu’on ouvre à nouveau ce dossier ici. Mais c’est une question de portée mondiale et il est alors éclairant d’avoir en tête quelques chiffres sur le sujet.

95 pays ont aboli la peine de mort de leurs législations. 9 pays prévoient la peine de mort seulement pour des crimes exceptionnels. La plupart de ces pays n’ont procédé à aucune exécution depuis très longtemps. 36 pays prévoient la peine de mort dans leur législation, mais ne l’ont pas pratiquée depuis 10 ans. Enfin, 56 pays la pratiquent encore aujourd’hui, dont des pays aussi importants que la Chine et les États-Unis. Ce grand mouvement mondial contre la peine de mort est un signe du progrès de la conscience morale des populations de notre planète.

Voici la position du Canada telle que formulée par le Ministère de la Justice : « La peine capitale a été supprimée du Code criminel du Canada en 1976. Après plusieurs années de débats, le Parlement a décidé que la peine capitale n'était pas une peine appropriée. Les raisons à l'appui de cette décision reposaient sur le risque de condamnations erronées, sur les préoccupations découlant du fait pour l'État de mettre fin à la vie d'un individu et sur les incertitudes au sujet de l'efficacité de la peine de mort comme moyen de dissuasion ».  Ces raisons me semblent toujours valables.

Le catéchisme de l’Église catholique prend position sur ce sujet, mais sans exclure totalement la peine de mort dans des cas d’une extrême gravité.  Mais Jean-Paul II a accentué cette prise de position en se prononçant souvent et très fortement contre la peine de mort. Il a vu « l’aversion toujours plus répandue de l’opinion publique envers la peine de mort » comme un signe d’espérance et s’est engagé dans la promotion de ce refus par les législations des divers pays. Il est intéressant de noter que le Colisée à Rome est illuminé chaque fois qu’un pays décrète l’abolition de cette peine de mort.

Jan-Paul II a fait valoir qu’une société moderne dispose des possibilités nécessaires pour réprimer efficacement le crime en rendant inoffensif celui qui l’a commis sans lui ôter définitivement la possibilité de se racheter. Les méthodes non sanglantes de répression du crime sont préférables, car elles correspondent mieux au bien commun de la société et à la dignité inaliénable de chaque personne. Il faut alors reconnaître, dans cette aversion croissante de l’opinion publique de plusieurs pays contre la peine de mort est le signe d'une croissance dans la sensibilité, morale et humaine.

On a fait état de certains sondages dans la population canadienne affirmant qu’une majorité serait en faveur que soit ouvert à nouveau ce débat. Si tel est le cas, je considère que c’est là un signal qui nous pousse à nous interroger sur la qualité humaine et morale de notre société.  Quelle est la place dans nos valeurs dans le respect de la dignité inaliénable de toute personne humaine, même de celle de celui qui a bafoué sa propre dignité par des crimes odieux ? Et puis comment aller jusqu’à mettre en comparaison la peine de mort avec l’argent que ça coûterait de garder ces gens en prison !

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

jeudi 9 février 2012

Sommes-nous proches des personnes malades?

Je garde un souvenir très ému de mon bref séjour à Lourdes il y a quelques années. La beauté du site, l’histoire des apparitions, les grandes foules de pèlerins sont remarquables. Mais je fus surtout rejoint par le nombre de personnes qui arrivent de divers pays avec des malades. Elles les accompagnent jour et nuit, les soutiennent, stimulent leur espérance et leur prière. Beaucoup de jeunes, d’adultes, de personnes à la retraite donnent aussi de leur temps à chaque année pour y vivre l’accueil des malades qui ont besoin d’aide.

Ces personnes y ont une reconnaissance claire de leurs services. Ce puissant phénomène de générosité, de grand cœur, de courage dans le service est bien expliqué sur le site web de Lourdes : « Des centaines de milliers de bénévoles de Lourdes sont appelés des hospitaliers et hospitalières. Attention : ces termes ne sont pas à prendre dans le sens médical actuel, mais dans un sens premier : être hospitalier, c’est être accueillant, tout simplement. L’Hospitalité est une institution ancienne, originale et exceptionnelle fondée en 1885. Des chiffres : 200 hospitalités d’accompagnement (dans les diocèses, dans certaines congrégations religieuses..., et une seule hospitalité d’accueil dans les Sanctuaires, l'Hospitalité Notre-Dame de Lourdes.  100 000 bénévoles hommes et femmes de tous âges et du monde entier viennent servir chaque année. »

Jean-Paul II a bien senti ce besoin profondément humain et spirituel du service auprès des malades. Il l’a vu comme une nécessité qui s’impose, quels que soient les services publics de toutes sortes dans ce domaine. Ca fait déjà 20 ans qu’il nous a demandé de célébrer à chaque année, le 11 février, fête de Notre-Dame-de-Lourdes,  une journée spéciale dédiée aux malades et aux personnes qui les accompagnent, que ce soit dans les services publics ou dans les divers lieux privés. Son but était de nous « encourager à donner de notre temps, soutenir les malades, être attentif à leurs besoins ».

Car ce n’est pas qu’à Lourdes qu’on a besoin de telles personnes accompagnatrices. Ici, dans nos familles, dans nos paroisses, dans les résidences pour personnes âgées, handicapées ou en perte d’autonomie un tel besoin est criant. Dans son message pour cette année, Benoît XVI donne le sens profond de tels accompagnements : « Dans l’accueil généreux et aimant de chaque vie humaine et en particulier de celle qui est faible et malade, le chrétien exprime un aspect important de son témoignage évangélique, à l’exemple du Christ qui s’est penché sur les souffrances matérielles et spirituelles de l’homme pour le guérir. ». Et il ajoute : « À tous ceux qui travaillent dans le monde de la santé, comme aussi aux familles qui voient dans leurs proches le visage souffrant du Seigneur Jésus, je renouvelle mes remerciements et ceux de l’Église parce que par leur compétence professionnelle et dans le silence, souvent sans même mentionner le nom du Christ, ils Le manifestent concrètement ».

Divers instruments d’animation nous sont offerts, en particulier par les divers diocèses du monde, pour nous aider à vivre cette journée d’une façon dynamique, imaginative et stimulante. Mais la véritable stimulation à un tel engagement exigeant qui nous situe devant la douleur de l’autre doit venir du cœur. Cette journée mondiale est une incitation à vérifier la sensibilité efficace de notre cœur avec les personnes malades ou âgées que nous côtoyons, dont souvent nous avons la responsabilité. Cette motivation intime est essentielle car sans elle la personne du malade peut devenir un terrible fardeau alors que notre foi nous invite à y voir un frère ou une sœur tendrement aimée par Dieu et que Jésus nous demande de soutenir pour lui apporter consolation, espérance, un peu de joie.

Rappelons à notre cœur cette parole de Jésus : « J’étais malade et vous êtes venus me voir […] Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait» (Matthieu, 25, 31ss).

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

dimanche 5 février 2012

Lumière et ténèbres

Les jours allongent depuis plus d’un mois.  J’aime le matin ouvrir les rideaux des fenêtres et percevoir les lueurs de l’aurore qui deviennent peu à peu la lumière du jour. Puis le soleil brille, c’est éblouissant de beauté. Quand il y a des nuages, la lumière luit quand même, plus forte que ces ténèbres qui semblent ne pas vouloir quitter nos lieux.

Quand je fais une recherche sur le web, pour le mot « lumière » on me donne plus de 17 millions de références! Pour le mot « ténèbres » je ne trouve qu’environ 8 millions! La lumière est deux fois plus importante que les ténèbres aussi bien dans nos vies personnelles que dans l’histoire du monde! Elle ravigote la vie des plantes et des animaux, elle donne élan et énergie. Elle chasse les ténèbres, met de la joie sur les visages et dans les cœurs.

Mais qu’est-ce que la lumière? Les physiciens la définissent comme l’ensemble des ondes électromagnétiques qui sont visibles par l’œil humain, c’est-à-dire les couleurs entre le violet et le rouge. On parle aussi de la vitesse de la lumière ou encore d’une année-lumière. Mais à travers toutes les cultures, la lumière est devenue un très puissant symbole. Toutes les religions se servent de cette image, en somme fort simple et fort mystérieuse, dans leurs évocations et interprétations du monde, de ses mystères, de son origine et de son devenir.

Et les ténèbres? « Les ténèbres sont d'abord un concept ou une croyance religieuse qui désigne le néant, la mort, l'état de l'âme privée de Dieu, de la grâce, et qui signifie privation totale de lumière, obscurité ». Les ténèbres sont une absence, une privation, une négation de lumière.

Dans la foi judéo-chrétienne, ces deux symboles sont très présents. La Bible commence par ces mots : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l'abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux. Dieu dit: "Que la lumière soit" et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière "jour" et les ténèbres "nuit." » (Genèse 1,1)

Les Évangiles présentent Jésus, dès son incarnation, comme la lumière qui illumine la foi et rend fécond le corps de Marie sa mère, qui appelle des bergers à la crèche, qui guide des savants étrangers vers l’Enfant. « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisie. » (Jean 1, 1-5).

Un vieillard chantera Jésus comme la lumière attendue depuis des siècles par son peuple : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples,  lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël » (Luc, 2, 29-31). Jésus est l’Astre venu d’en haut « pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix ». (Luc 1,79).

Nos Écritures parlent aussi des ténèbres. Dieu Lumière est à l’œuvre depuis les origines de tout. Depuis que les humains existent et s'enfoncent à travers mille chemins et par des choix personnels, sociaux, politiques dans les ténèbres, la lumière n’a pas cessé de briller au sein de ces ténèbres pour offrir sans cesse une ouverture vers l’avenir, une vie neuve.

Jésus notre Lumière est venu dans les ténèbres de notre monde pour les combattre. Cette lutte ne se déroule pas sur le plan physique, mais est d’ordre moral, spirituel, surnaturel. C’est une action qui éclaire les intelligences et réchauffe les cœurs. C’est un apport de vitalité neuve, d’élan vers l’avenir, de confiance, d'ouverture, de paix.

Et nous y sommes engagés comme croyantes et croyants en Jésus. Il nous a dit : « Vous êtes la lumière du monde » (Matthieu, 5, 14). C’est notre identité de personnes baptisées et notre mission. C’est ce que saint Paul explicite à ses jeunes convertis : « Tous vous êtes des fils de la lumière, des fils du jour. Nous ne sommes pas de la nuit, des ténèbres. Alors ne nous endormons pas, comme font les autres, mais restons éveillés et sobres. Ceux qui dorment, dorment la nuit, ceux qui s'enivrent, s'enivrent la nuit. Nous, au contraire, nous qui sommes du jour, soyons sobres; revêtons la cuirasse de la foi et de la charité, avec le casque de l'espérance du salut. Dieu ne nous a pas réservés pour sa colère, mais pour entrer en possession du salut par notre Seigneur Jésus Christ, qui est mort pour nous afin que, éveillés ou endormis, nous vivions unis à lui. C'est pourquoi il faut vous réconforter mutuellement et vous édifier l'un l'autre, comme déjà vous le faites. » (1 Thessaloniciens, 5, 5-11).

C’est en accueillant Jésus qui est la Lumière du monde que nous devenons lumières et que nous rendons notre monde un peu plus lumineux.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

jeudi 2 février 2012

Les personnes consacrées à Dieu

De par notre baptême, nous sommes consacrés à Dieu. C‘est le sens de l’onction d’huile faite sur le front de la personne, enfant ou adulte, qui vient d’être baptisée. Il est important de nous rappeler cette consécration fondamentale, qui fonde notre dignité d’enfants de Dieu et qui doit marquer toute notre vie de chrétiennes et de chrétiens.

Mais depuis les premières siècles de la vie de l’Église, beaucoup ont senti un appel particulier à devenir encore plus intimement unis à Jésus et à le suivre dans sa vie de pauvreté, de chasteté, d’obéissance au Père, de consécration de soi à la prière, à la lecture et méditation des Écritures, au partage avec les pauvres, souvent aussi en communauté à l’imitation des apôtres vivant avec Jésus. Au cours des années et des siècles, ces formes diverses de vie contemplative et/ou apostolique se sont développées, ont abondamment rayonné, ont donné des fruits magnifiques et ont disparu.

Encore aujourd’hui, les formes de cette vie consacrée sont en mouvance. Les anciens Ordres monastiques, tels que Clarisses, Carmélites, Bénédictin(e)s, Dominicain(e)s, Franciscain(e)s, Trappistes(ines) traversent les siècles car ils attirent des personnes touchées particulièrement par l’appel à contempler les grands mystères de Jésus, sa naissance, sa mort et sa résurrection, dans la lumière du plan d’amour de Dieu et avec les lumières de l’Esprit-Saint. Des communautés contemplatives ont aussi été fondées plus récemment, comme les Servantes de Jésus-Marie de Gatineau.

Les communautés religieuses masculines et féminines fondées il y a quelques siècles pour des œuvres de charité (par exemple, les Sœurs de la Charité d’Ottawa, ou les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, ou les Pères Spiritains et beaucoup d’autres) ont maintenant de la difficulté à assurer le renouvellement de leurs membres en Occident. Mais dans bien des pays du Sud, elles sont florissantes, et de nouvelles communautés actives autochtones y sont fondées. Elles ont d’immenses champs d’apostolat : écoles, hôpitaux, dispensaires, léproseries, animations de toutes sortes de lieux de ressourcement et encore bien d’autres œuvres.

Le Concile Vatican II a donné de nouvelles impulsions à la vie consacrée. Ainsi plusieurs communautés nouvelles sont nées, souvent dans la forme de groupe mixte ou de « famille ». Elles se définissent plus par des œuvres d’évangélisation que par des engagements auprès des personnes appauvries, sans toutefois négliger cet aspect. On peut penser à la Famille Myriam Beth’léhem, à la Communauté du Désert, des Béatitudes, du Chemin Neuf et bien d’autres. Par ailleurs, Vatican II a aussi ouvert la voie aux vierges consacrées, institution très ancienne en Église, qui avait disparu mais qui maintenant se développe peu à peu.

À chaque année depuis 1996, le 2 février, l’Église catholique célèbre la Journée de la vie consacrée. J’en profite pour rendre grâces au Seigneur Dieu pour toutes les personnes consacrées que j’ai rencontrées dans ma vie de chrétien, de prêtre et d’évêque. Particulièrement dans la région de l’Outaouais, mais aussi sur la Côte-Nord et en Abitibi, j’ai pu connaître et apprécier des femmes et des hommes d'une grande vitalité spirituelle, d’une générosité de cœur inépuisable, d’une présence attentive à Dieu et au monde autour d’elles. Même vieillissantes, ces personnes tiennent bon dans le service à la suite de Jésus qui a donné sa vie pour ses amis. Leurs présences dans nos sociétés, sans doute trop souvent discrètes et habituellement méconnues, méritent toute notre admiration pour leur humilité, leur générosité, leur ténacité, leur fidélité à l’Évangile.

Il est juste, beau et bon de nous en souvenir au moins une fois par année et de leur dire notre reconnaissance. Mais c’est tous les jours que ces personnes continuent dans la simplicité de soutenir la vie ecclésiale par leurs prières et leurs engagements.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

mardi 24 janvier 2012

Un nouvel humain est né

Un journal titrait récemment : « Un nouvel humain est né » (La Presse, samedi le 21 janvier 2012, p A20). Sous la plume (ou sur l’écran de l’ordinateur) de Nathalie Collard, nous lisons : « Les technologies sont en train de bouleverser notre façon de vivre, de penser, de communiquer». Ce nouvel humain « n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace ». Les perspectives futuristes du Marshall McLuhan des années 1970 sont devenues des réalités en voie même d’être dépassées.

Ca me rappelle ce qu’écrivait le pape Benoît XVI dans son message du 24 janvier 2011 en la fête de saint François de Sales, patron des journalistes et des écrivains. « Les nouvelles technologies ne changent pas seulement le mode de communiquer, mais la communication en elle-même. On peut donc affirmer qu'on assiste à une vaste transformation culturelle. Avec un tel système de diffusion des informations et des connaissances, naît une nouvelle façon d'apprendre et de penser, avec de nouvelles opportunités inédites d'établir des relations et de construire la communion».

Les médias sociaux de toutes sortes, qui évoluent avec une rapidité étourdissante nous offrent beaucoup de possibilités. « Comme tout autre fruit de l’ingéniosité humaine, les nouvelles technologies de la communication doivent être mises au service du bien intégral de la personne et de l'humanité entière. Sagement employées, elles peuvent contribuer à satisfaire le désir de sens, de vérité et d'unité qui reste l'aspiration la plus profonde de l'être humain » (Benoît XVI).

Cette situation nouvelle nous invite donc à une réflexion sérieuse sur ce que nous vivons et vivrons dans les prochaines années. Ces moyens fantastiques de communications et d’interactions permettent d’être beaucoup plus informés et plus fréquemment engagés de toutes sortes de façons dans la vie sociale, économique, politique. Mais d'un autre côté, des chercheurs prennent une conscience de plus en plus aiguë de la dépendance face à ces médias et de la gravité d’une telle situation : l’accoutumance à l’internet serait comparable à la dépendance à la cocaïne.

De plus, «les nouvelles technologies permettent aux personnes de se rencontrer au-delà des frontières de l'espace et des cultures, inaugurant ainsi un tout nouveau monde d’amitiés potentielles » Mais qui est mon «prochain» dans ce nouveau monde ? « N’y a-t-il pas le danger d'être moins présent à ceux que nous rencontrons dans notre vie quotidienne ordinaire ? […] Il est important de se rappeler toujours que le contact virtuel ne peut pas et ne doit pas se substituer au contact humain direct avec les personnes à tous les niveaux de notre vie » (Benoît XVI).

C’est un phénomène très radical et transformant que nous vivons. En quelque sorte, c’est notre propre système nerveux central qui est ainsi lancé dans l’espace. Nos membres s’agrandissent aux dimensions de la planète. Nous voilà avec un nouveau corps, à ramifications indéfinies. Il est d’autant plus opportun de nous rappeler l’affirmation du philosophe Henri Bergson voulant que notre corps ainsi agrandi attend un supplément d’âme et que notre mécanique, devenue en fait une puissance électronique stupéfiante, appelle une mystique (dans son écrit : Les Deux sources de la morale et de la religion).

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

samedi 21 janvier 2012

Avoir un cœur qui écoute

Au début de cette année, j’ai vécu un temps de prière et de retraite avec une trentaine d’évêques canadiens francophones. La rencontre eut lieu à la Maison de la Madone, lieu d’hébergement et de ressourcement du Cap-de-la-Madeleine. Elle était dirigée par le Père Robert Mercier, p.s.s. Il y a traité de l’Évangile selon saint Jean. La méthode employée fut celle de la lectio divina (appellation traditionnelle que nous ne traduisons pas).

Cette méthode implique une lecture priante de la Bible. La première chose à faire n’est surtout pas de procéder comme nous risquons si souvent de le faire : nous demander ce que la Parole dit à notre émotion, ce qu’elle suscite de pensées en nous. Il importe d’abord de vivre une lecture attentive du texte, faite de préférence en le murmurant à mi-voix pour écouter la Parole résonner en nous. Puis on le relit à en cherchant le sens que l’auteur, l’Esprit-Saint, y a mis en tenant compte du contexte global de la Bible. Pour cela, nous approfondissons chaque phrase, souvent chaque mot, avec les parallèles que nous pouvons trouver dans toute la Bible. Car il importe d’entrer dans la culture de la Bible, dans son vocabulaire, dans son environnement culturel. Dieu parle à des humains avec des images, des comparaisons, des histoires bien humaines, mais qui ont toutes sortes de résonnances qu’il importe de sentir en comparant le texte lu avec des parallèles.

Comme la décrit un spécialiste de la question, la lectio divina « c’est la lecture continue de toutes les Écritures, au cours de laquelle chaque livre et chaque section sont lus à la suite, étudiés, médités, compris et savourés dans le contexte de toute la révélation biblique » (Rossi de Gasperis).

En somme, il s’agit de devenir un auditeur attentif de la Parole de Dieu, étant disposé dans son cœur à une obéissance inconditionnelle à Dieu qui parle. Nous en trouvons un exemple dans le récit magnifique de la vocation du jeune Samuel (1 Samuel chapitre 3). Fruit d’une naissance miraculeuse, Samuel vit dans le temple de Silo où était alors gardée l’arche de Dieu. Une nuit, Dieu l’appelle. Mais « Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur et la Parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée ». Alors, Samuel pense que c’est son vieux maitre Éli qui l’appelle. Il court vers Éli et lui dit : « Me voici, tu m’as appelé ». Mais Éli le renvoie se coucher dans le temple. Cela se reproduit deux autres fois. Finalement Éli comprend que c’est Dieu qui parle au jeune homme et il lui apprend comment répondre : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». En fait le Seigneur vient à nouveau se placer près de Samuel et l'appelle encore. Samuel répond : « Parle, ton serviteur écoute ». Et il apprend peu à peu à écouter la Parole de tout son cœur. Ca changera sa vie et celle de son peuple.

Cette lecture très attentive de la Parole est une première étape. Il est bon ensuite de l’apprendre par cœur, de la murmurer longuement au cours de toutes nos occupations. C’est ce que Moïse avait ordonné à son peuple : « Puisses‑tu écouter, Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux […] Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent dans ton coeur! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes» (Deutéronome, 63ss). C’est ainsi que nous nous souviendrons de Dieu dans notre quotidien.

Puis il importe d’approfondir les Paroles par une méditation qui nous en livrera la richesse et nous orientera à comprendre ses implications dans notre vie. Nous pourrons avec un élan de tout notre cœur y adhérer avec ferveur et joie.

Voilà un bien pauvre résumé de cette méthode de lecture de la Bible. J’ai compris dans cette retraite que nous ne pouvons y parvenir que par des « exercices » réguliers et suivis. Il faut y embarquer avec décision et souffle. Mais il faut aussi être réaliste, se donner un programme possible selon notre condition de vie et nos obligations. Il faut surtout sans cesse supplier l’Esprit de purifier notre cœur de tant de distractions de toutes sortes, de tant de soucis qui nous accaparent pour le rendre disponible à Dieu qui parle.

Un bel exemple est la Vierge Marie à l’Annonciation : « Je suis la servante du Seigneur; qu'il m'advienne selon ta parole! » (Luc 1,38). Après avoir supplié l’Esprit-Saint au début de chaque exercice, on peut aussi invoquer Marie notre Mère et notre éducatrice.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau