jeudi 17 novembre 2011

Euthanasie et suicide assisté

Les sondages affirment qu’une majorité de personnes au Québec se disent favorables à l’euthanasie et au suicide assisté. Déjà en 1989 il y eut de nombreux débats sur le sujet autour du projet de bill privé C-384 devant le parlement canadien. Le débat est maintenant relancé par un recours devant les tribunaux de la Colombie-Britannique. Cette question n’est pas banale. C’est là un enjeu de justice sociale, de santé et de sécurité publiques, d’éthique.

La culture d'aujourd’hui nous rend particulièrement sensibles au vécu des personnes. Devant la souffrance, notre réaction, et c’est profondément humain, en est d’abord une de compassion. Nous ne devons pas juger la personne ravagée par la souffrance physique ou psychique mais au contraire nous en faire proches. Mais il me semble fondamental de nous demander quelles sortes de choix cette compassion appelle de nous.

Vivons-nous actuellement un affaiblissement sérieux des liens humains capables de nous rendre disponibles pour soigner, selon le slogan d’une cinquantaine de groupes du Royaume-Uni : « Care not killing » ? Développons-nous une façon de voir la vie et la mort en termes de performance, de « durée de vie utile », plutôt qu’en termes de dignité inaliénable de la personne humaine, quelle qu’elle soit? Quel type de société voulons-nous ? Inclusive ou exclusive ? Comment se fait-il que les soins palliatifs, qui pourtant ont fait leurs preuves, sont si peu développés ?

Danger pour les personnes les plus fragilisées
Une ouverture à l’euthanasie et au suicide assisté, même balisée légalement, est-elle nécessaire? Un tel changement m’apparaît en fait dangereux. Les membres les plus blessés de la société pourraient alors s’expérimenter comme un poids pour les autres et ressentir le « devoir de mourir ». Comme société, saurons-nous entendre le cri d’angoisse des personnes les plus vulnérables et les plus faibles de notre société ? Et puis, que va devenir la relation de confiance tellement fondamentale avec le médecin ?

À mon avis légaliser ces actes de mort n’est  pas la traduction adéquate de la compassion et de la sollicitude nécessaires devant les personnes souffrantes. Être compatissant, c’est assurer aux plus vulnérables d’entre nous, dont les personnes très souffrantes et mourantes, les soins appropriés et le contrôle de leur douleur, en autant que possible, en même temps qu’un support social, affectif et spirituel.  Cette fidélité à une présence, à une tendresse, à un amour donne au malade un sens profond de sa valeur unique. Une personne en soins palliatifs affirmait : « Ici, il ne me reste que l’essentiel. Et vous m’aidez à le vivre. Je suis émerveillée de découvrir tant d’amour. Je n’aurais jamais imaginé pareil miracle ».

Que signifie cette expression? Notre dignité ne dépend pas de notre état de santé, de l’absence de souffrance ou de la valeur que nous reconnaît la société. La vie de toute personne possède une valeur et une dignité uniques et inhérentes que ne modifient jamais les circonstances de la vie. Je pense que la dignité de la personne très malade, en phase terminale, lourdement handicapée, est le mieux respectée par le souci amical et l’écoute compréhensive. De telles attitudes permettent au malade d’entrevoir sa mort avec sérénité, dans la paix. N’est-ce pas cela, une mort dans la dignité ?

Est-ce que la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté ne risque pas de servir comme exutoire à nos émotions et nos peurs devant la souffrance, le handicap grave et la mort? Et alors ne serait-ce pas une solution de facilité, réduite à des dimensions techniques, pour une situation humaine qui nous confronte tous et toutes à notre propre destin, à notre liberté et à notre fragilité? En fait, quel impact une telle loi risque-t-elle d’avoir sur ma propre vie fragile et qui un jour me conduira devant ma mort? Et quel impact va-t-elle provoquer sur mes relations avec les personnes proches de moi, toutes aussi fragiles et qui risquent un jour de me demander de leur donner la mort ou de leur aider à se la donner?

Qu’est-ce qui arrive après la mort?
En somme, cette question du suicide assisté et de l’euthanasie ne peut pas se réduire à une question légale. Albert Camus demandait « de ne pas se dérober à l’implacable grandeur de cette vie ». Et Jacques Attali a écrit : « Nos sociétés sont de plus en plus fondées sur l’éphémère, privilégiant le court terme et l’immédiat, laissant devant un vide total face à la seule question qui le concerne : qu’est-ce qui arrive après la mort? ». Cette question vertigineuse. Finalement une réponse est seule capable de vraiment éclairer ce dont notre société débat ici, et qui nous concerne tous et toutes, tant dans notre présent que dans notre avenir. Et des propositions sérieuses et positives de réponses existent. Cette question mérite donc une très sérieuse réflexion, branchée sur notre vécu quotidien et notre destin humain.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

vendredi 11 novembre 2011

Mes dernières semaines avant ma retraite

Le 1er décembre, je serai à la retraite pour vrai. Certes, le Pape a accepté le 12 octobre la démission que je lui ai envoyée à l’âge de 75 ans, comme me le demande de Droit Canonique de l'Église. Mais j’ai été élu administrateur diocésain de Gatineau en attendant l’arrivée de notre nouvel évêque, Mgr Paul-André Durocher, le 30 novembre 2011.

Entretemps, beaucoup de personnes et de groupes du diocèse ont voulu me dire leurs remerciements, échanger avec moi sur ce que nous avons vécu durant ces 23 ans de mon service épiscopal ici et prendre le temps de partager un repas. J’apprécie ces marques d’affection, de soutien et aussi toutes ces occasion de me donner de bons conseils pour m’aider à trouver mon chemin dans cette retraite toute proche et encore mystérieuse pour moi.

Je note en particulier la célébration d’action de grâce du 1er novembre vécue à la cathédrale de Gatineau. Elle fut particulièrement bonne pour mon coeur. J’ai apprécié célébrer avec une assemblée aussi nombreuse, chaleureuse, variée, qui représentait bien les divers aspects de la vie diocésaine. Merci à toutes les personnes présentes et à celles qui auraient voulu venir mais qui en furent empêchées.

On m’a alors laissé beaucoup de dons très généreux. Il m’est impossible de remercier chaque personne individuellement. Je veux donc par ce mot remercier les donatrices et donateurs aussi généreux et les communautés qui ont ainsi manifesté leur attachement à notre diocèse et à ma personne. Dans de très belles cartes de souhaits bien formulés, plusieurs m’ont invité à me servir de ces cadeaux pour un repos, un voyage ou d’autres projets. Une fois à ma retraite, je penserai à vous toutes et tous, avec grande reconnaissance, quand je me souviendrai de cette soirée et que j’utiliserai les dons pour continuer à vivre dans la joie, l’espérance et le rayonnement de l’Évangile.

Les trois évêques des diocèses suffragants (Amos, Rouyn-Noranda et Mont-Laurier) Mgr Gilles Lemay, Mgr Dorylas Moreau et Mgr Vital Massé ainsi que Mgr Terrence Prendergast archevêque d‘Ottawa se sont joints à nous pour cette imposante célébration. A la fin de la messe, j’ai entendu des mots très touchants de remerciements prononcés respectivement par l’Archevêque d’Ottawa, par l’abbé Rodhain Kasuba Malu, représentant le clergé, par Sœur Denise Blouin et Lucie Bacon, agentes de pastorale, par M. Tom Miles, représentant la communauté anglophone et par M. Pierre-Paul Périard, au nom des conseils de fabrique.

Mgr Prendergast a notamment souligné le fait que j’ai présidé à la rédaction du document : De la souffrance à l’espérance, où nous avons pu formuler les premières lignes de conduite catholiques au monde sur la prévention et la lutte contre les abus sexuels. Pour sa part, l’abbé Kasuba Malu a nommé mon souci d’assurer une coresponsabilité dans la mission entre les baptisés et les pasteurs. Il a aussi signalé la confiance dont j’ai cherché à faire preuve envers mes divers collaborateurs et collaboratrices, prêtres, religieux et religieuses, communautés paroissiales et autres, multiples personnes laïques engagées dans tous les champs de la vitalité de notre Église et du monde de l’Outaouais. Les deux agentes de pastorale ont voulu me lire un acrostiche présentant avec humour mon caractère et mon engagement dans le milieu. Les représentants des communautés anglophones et des fabriques ont dit ma présence dans tous les milieux du diocèse durant ces années. Merci à tous et toutes.

Je veux ici remercier aussi tous les journalistes qui, dans les médias régionaux ou même nationaux, m’ont permis de rejoindre les gens d’ici et d’ailleurs. Je leur en suis reconnaissant. Car je sais que leur boulot n’est pas toujours facile. Ils doivent souvent faire vite pour être prêts au moment de la tombée des nouvelles pour le prochain bulletin. J’ai apprécié leur souci de rendre honnêtement les messages qu’ils recueillaient de moi. Ils rendent un précieux service à notre population par leur fidélité à traduire en termes simples et en images la vie d’ici.

Qu’est-ce que je souhaite laisser comme héritage, suite à mes travaux ici? J’ai aimé proclamer : « Toi, tu n’es pas un numéro, perdu dans la foule anonyme. Dieu t’aime personnellement. » Je serais très heureux si beaucoup gardaient la conviction intime et vitale dans leur cœur que Dieu les aime personnellement, avec une fidélité que rien ne peut rompre de sa part.

Le 30 novembre, je quitterai donc ce poste de responsabilité avec dans le cœur de beaux souvenirs de ces années vécues dans le quotidien des joies et des peines d’une Église qui est bien vivante, dynamique, porteuse de la vitalité évangélique, proche des personnes appauvries et des jeunes. Merci à toutes et tous pour m’avoir permis de telles expériences de vie qui me resteront toujours précieuses à l’avenir, quel que soit le chemin que l’Esprit-Saint voudra bien m’inviter à fréquenter.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

dimanche 6 novembre 2011

Un retour à mes racines abitibiennes

J’ai récemment pu faire une brève visite à Amos. C’est le lieu de ma naissance et c’est dans cette petite ville et dans la région environnante que j’ai vécu jusqu’à l’âge de 42 ans.

J’ai retrouvé la maison où j’ai vu le jour. C’est maintenant mon jeune frère qui l’habite. Elle a été bâtie en 1935 par mon père et mes oncles. C'était pour mes parents une belle amélioration car depuis leur mariage en 1921 ils vivaient dans une maison en bois ronds. J’ai été le premier des enfants à naître dans cette maison, le 6 octobre 1936. Ma mère reçut alors l’assistance d’une femme du rang devenue une sage-femme par la force des exigences de la vie. J’ai été chanceux de survivre aux périls qui menaçaient les enfants alors, ces maladies infantiles qui ont emporté cinq de mes frères et sœurs dans leur toute petite enfance.

Je nous revois le soir autour de la petite lampe à l’huile. Nous n’avions ni électricité, ni eau courante, ni bain, ni toilette intérieure. Je revois le vieux puits où nous descendions les bidons de crème pour que le contenu se conserve jusqu’au ramassage une fois par semaine. Je me rappelle la première fois que j’ai entendu une radio fonctionnant avec des piles et que j’ai entendu sonner un téléphone, ce mystérieux appareil.

Ce n'est pas sans émotions qu’on revient ainsi à ses racines! Toutefois, mes sentiments furent vite mêlés : souvenirs de tant de moments heureux mais aussi de peines et de difficultés! Je fus élevé sur cette petite ferme et j’ai travaillé avec mon père et mes frères à traire les vaches, à ramasser le foin en été durant mes vacances. Et j’ai vite compris que ma vocation n’était pas d’être un fermier. J’aimais trop faire des mots croisés à la lumière pâlotte du poêle à bois le matin très tôt, avant que les autres ne se lèvent et je ne me hâtais pas à aller travailler à l’étable. Je préférais lire des petits romans policiers appuyé sur une botte de foin au lieu de le ramasser à la petite fourche et de le charger sur la voiture traînée par deux gros chevaux.

L’asphalte couvre maintenant le gravier du chemin passant devant la maison. La petite école du rang est disparue. Bien des maisons furent bâties dont je ne connais pas les habitants. Est-ce encore mon rang? Mais je n'y ai pas vécu longtemps en fait. Dès l’âge de 12 ans j’ai quitté ma famille pour le Séminaire d’Amos. Ce n’était pas loin de la ferme, seulement à 5 milles, mais faire le voyage avec la voiture traînée par les chevaux était long. J’étais pensionnaire. À chaque dimanche mon frère ou ma sœur passait au collège pour prendre mon linge à laver et rapportait le linge propre. Je m’y suis beaucoup ennuyé. Certes, ca allait bien dans les études. Mais je n’étais ni sportif, ni très social! Alors, ce temps du Collège fut pour moi difficile. J’apprécie toutefois garder le contact avec mes confrères d’étude d’alors.

Ordonné prêtre le 27 mai 1961, il y a donc 50 ans, je suis revenu au Collège, pensant y enseigner toute ma vie. Et j’ai eu la chance de me spécialiser en philosophie à l’Université Laval et à l’Institut catholique de Paris. Mais dès 1967, la décision prise de ne pas avoir de CEGEP à Amos a changé mon destin, a fait dévier, aujourd’hui je dirais a orienté droitement, mon chemin. J’ai vécu pendant des années à l’évêché d’Amos, travaillant dans les paroisses avec les prêtres et beaucoup de laïcs. J’y ai appris mon vrai métier, celui de pasteur. J’ai passé les quelques nuits de ma récente visite dans cette chambre où j’ai tellement lu, écrit, rêvé, créé des projets de toutes sortes. Ce furent des jours heureux.

J’ai revu l’impressionnante cathédrale d’Amos avec son dôme dominant toute la campagne environnante. C’est là que j’ai été baptisé, que j’ai vécu ma première confession (et bien d’autres par après), ma confirmation, ma première communion. J’y fus le curé de mes parents et de tant de personnes connues, leur offrant la Parole, les sacrements, une présence pastorale. Ce fut un bon temps d’apprentissage.

Nommé évêque, j’ai vécu le tournant de l’Abitibi vers la Côte-Nord, puis vers l’Outaouais. Un autre tournant est devant moi : celui de ma retraite.  J’espère que je saurai le négocier avec cœur, rêver de nouvelles créativités, chercher de nouvelles relations dont j’ai besoin pour m’enrichir et partager encore quelque chose de ces expériences qui vivent toujours dans mon cœur.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

dimanche 30 octobre 2011

Par-delà l'automne

Ce titre est celui du dernier écrit de Paul Tremblay, rédigé quelques mois avant sa mort. J’en ai pris connaissance quand il fut publié en 2005. Mais j’ai récemment senti l’appel à y revenir. Je viens d’avoir 75 ans. Je suis en automne. Que peut-il y avoir encore devant moi d’exaltant, de provoquant à marcher vers mes semblables et vers Dieu? J’ai récolté des fruits plutôt agréables et beaux de mes travaux de jeunesse, j’ai engrangé beaucoup d’expériences des succès et des échecs du temps de la maturité, mais j’ai maintenant perdu des forces et mon énergie vitale et créatrice semble se retirer dans les creux de mon être. J’entre dans un temps de retraite et sans doute de retrait, et je me questionne sur l’avenir.

Ce livre de Paul Tremblay se lit bien. Le style est à la fois poétique, évocateur, sans nostalgie du passé, sans amertume sur le présent, sans peur face à l’avenir. Et il couvre de larges tranches de vie de notre monde. Il traite de trois sujets : l’automne dans la vie personnelle, l’automne dans la vie de l’Église, l’automne dans la vie du monde. Pour chacun de ces repères, une brève description de l’automne dans la nature conduit à des coups de sonde dans la vie personnelle, ecclésiale et mondiale. Puis il cherche à chaque fois si quelque parole biblique ne pourrait pas stimuler la réflexion, ouvrir un chemin ou une porte, donner quelques lumières, prolonger des interrogations, pousser à interpeler plus.

Il formule ainsi une Bonne Nouvelle émergeant de la vie : « non pas un Évangile annoncé de haut, mais un Évangile qui naît à travers les déclins et les renouveaux, à travers les fragilités et les forces qui se manifestent : dans la vie personnelle, dans la vie de l’Église, dans la vie du monde » (pages 203-204).

Il pose clairement la question : « À quoi peuvent servir finalement ces réflexions inspirées par la foi chrétienne? ». Et il répond en indiquant les fonctions  de la religion elle-même. « Son rôle consiste à apporter un surcroît de sens dans la quête que chacun mène pour trouver une signification à sa vie. Il consiste à créer des liens et des lieux de communion pour briser la solitude du monde. Il consiste à établir le dialogue avec ce que les uns appellent le spirituel transcendant, avec celui que les croyants prient en l’appelant leur Dieu. Il consiste à fonder les choix moraux, à discerner les meilleurs chemins d’humanisation. Il consiste à éclairer les deux questions majeures qui hantent et divisent le monde : comment vivre ensemble dans la paix entre individus, entre cultures et nationalités diverses? Comment envisager le destin futur du monde et du cosmos » (page 204).

Cette lecture, alors que je m’interroge sur ce qui sera devant moi à compter de quelques semaines, a stimulé mon espérance. Elle a réveillé mon goût d’oser encore marcher sur les chemins d’incertitudes de mon cœur et de notre monde. Bien des réconciliations m’attendent. Pourrai-je les vivre avec un cœur disponible? Puis s'ouvrent et appellent tous ces chemins de compassion pour contribuer à bâtir un monde où on a plus de cœur les uns pour les autres. Enfin, la conscience plus aigue que la vie est tellement fragile m’invite à plus de tendresse envers toutes les créatures. La belle image du toujours jeune François d’Assise semble vouloir me parler avec une voix toujours proche, actuelle et convaincante. À moi donc d’écouter ces chants qui ne sont pas des appels de sirènes mais des vagissements de la vie plus forte que tout, cette vie qui bondit d’une source  inépuisable de Vie.

†Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

lundi 24 octobre 2011

L'automne

Que dire de cette saison tellement paradoxale? Elle peut briller de tous les feux et de toutes les couleurs. Elle peut être aussi tellement terne et sembler ne pas vouloir finir. L’automne est pour moi une saison déroutante. Elle donne les fruits promis par les semences du printemps et les fleurs de l’été. Puis elle dépouille la nature de ses ornements et laisse voir à nu ces grands arbres sans feuilles, ces champs rançonnés de tous leurs biens.

Je suis allé dans le Parc de la Gatineau un de ces jours où la nature s’est revêtue de sa plus belle robe. Le paysage était éblouissant de rouges, de jaunes, de rouilles, de verts. L’automne brillait dans toute sa beauté.

Allant et venant dans les routes de campagne, j’ai vu les abondantes récoltes de fruits et de légumes offertes aux passants pour les réjouir et les rassasier. C’était la fête aux marchés grands ou petits, permanents ou improvisés, qui étalaient ces générosités surabondantes de notre terre offerte à tout passant.

Puis je suis retourné quelques semaines plus tard. Marchant dans la forêt, les feuilles tombées crissaient des lamentations sombres sous chacun de mes pas. J’avançais lentement. Une senteur moite envahissait mes poumons avec l’air déjà froid qui semblait vouloir congeler mes os. Les arbres nus comme de grands cadavres, silencieux ou bien sifflant des airs lugubres, étaient exposés là aux regards indiscrets. Ils refusaient de cacher et protéger les nids d’oiseaux qui durant l’été ont vu passer la vie d'une génération à l’autre. Ils semblaient me dire ma fragilité : je viens de cette terre généreuse mais j’y retournerai.

Je suis allé voir la source qui m’a tellement attiré au printemps et à l’été. Elle gazouillait toujours, aussi généreuse. Mais résistera-t-elle aux froidures qui déjà forment des frissons aux sapins des alentours et semblent menacer de faire cesser son gazouillis mystérieux et envoutant? Pourra-t-elle encore attirer, rassembler, rassasier?

L’automne est pour moi un temps de questionnements. Que viendra-t-il après lui? Même viendra-t-il encore quelque chose? Est-ce la mort ou une promesse de renouvellement? Est-ce que les élans vitaux ont épuisé leur énergie? Déjà l’hiver pointe. Y a-t-il d’autres énergies, encore plus mystérieuses, qui germeront de ces moiteurs ensevelies?

Un homme éblouissant d’humanité comme Dieu rêve que nous soyons, et Enfant de Dieu,  appelé Jésus de Nazareth, a connu ce printemps sur les collines fleuries de Galilée et avec les foules avides de parole et de pain.  Il a connu l’été torride des luttes pour que les semences poussent et passent aux fruits. Puis est venu sur lui l’automne comme un linceul. On l’a élevé sur un arbre de mort, sans feuilles ni fruits. Mais par Lui je sais que l’automne n’est pas la dernière saison. Il a passé à travers l’hiver du tombeau et en est sorti vivant, plus vivant que jamais, vivant pour toujours. Il nous promet qu’après l’automne viendront des jours nouveaux, un peuple nouveau, un monde nouveau.

À travers ses pertes, ses fragilités, ses incertitudes, l’automne nous permet d’espérer une vie neuve, réconciliée, pacifiée, éternelle.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

vendredi 21 octobre 2011

Les chrétiens en Terre Sainte

« Qu’attendez-vous des chrétiens qui vivent en Terre Sainte? ». Voilà la question que m’a récemment posée en me regardant dans les yeux Mgr Elias Chacour, archevêque grec-catholique de la Galilée, dans la partie nord d’Israël.

J’ai été très impressionné par cet homme rayonnant de vitalité et d’Évangile. Il m’est apparu comme un prophète de notre temps.  Son paisible courage et son entêtement à prêcher la tolérance et l’écoute contre vents et marée me rappellent ces personnages bibliques envoyés par Dieu pour révéler son plan de fraternité universelle aux humains sans cesse déchirés par tant de peur, de haine, de répulsion mutuelle. Il est un veilleur pour sans cesse réchauffer l’espérance dans un monde de désespoir.

Il se décrit  lui-même d’abord comme un homme, un être humain parmi tous les autres humains de la terre. Puis il précise qu’il est un arabe palestinien. Les récits de ce qu’il a vécu avec ses parents lors de l’arrivée des soldats israéliens dans son village sont dramatiques : expulsion, expropriation de leurs biens. Ils sont devenus des nomades, des apatrides dans cette terre de leurs ancêtres et de Jésus cet homme de Galilée. Il ajoute qu’il est un chrétien, un  prêtre melkite. Son ministère s’est déroulé  dans un humble village appelé Ibillin, près de Nazareth. Là il a construit une école qui est devenue avec ses 4500 enfants et étudiants un lieu laboratoire de paix et une semence d’avenir où il fait s’assoir côte à côte des enfants musulmans, druzes, juifs et chrétiens. Enfin il se présente comme un citoyen israélien, le premier citoyen israélien à occuper un tel poste.

Il parle de ses diocésains comme de « pierres vivantes ». Il n’a pas à s’occuper des nombreux sanctuaires de toutes sortes, pierres d’autrefois qui racontent la Bible et sont visitées par des pèlerins et des touristes du monde entier. Les Pères Franciscains font très bien ce travail. Son souci va à toutes ces personnes qui vivent dans des conditions difficiles de coexistence et qui veulent, malgré les défis énormes, continuer à y témoigner de leur foi en Jésus notre Sauveur.

Résonne encore en moi sa question troublante : « Qu’attendez-vous des chrétiens qui vivent en Terre Sainte? ». Qu’est-ce que j’attends de ces « pierres vivantes »? Pourquoi est-ce important qu’elles demeurent dans le pays de Jésus au lieu de finalement fuir ce lieu si inhospitalier pour chercher ailleurs un peu de sécurité pour leurs enfants, un peu d’avenir pour leur famille? Mgr Chacour avec son clergé essaie de les convaincre de rester en Terre Sainte. Pourquoi? Et pourquoi est-ce important pour nous?

La réponse, tout comme la situation de ces populations,  est complexe. Leur peuple, et nous tous les humains de la terre, nous avons besoin de leur témoignage évangélique. Dans ce pays tourmenté, déchiré par d’incessants bains de sang mais où tant d’humains aspirent à y vivre leur simple humanité, les chrétiens sont les seuls à pouvoir y témoigner du pardon, de la possibilité d’une effective réconciliation dans une tolérance qui est respect de soi et de l’autre.

Oui, je veux ouvrir mon cœur à leur message si dur à porter puisqu’il déchire leurs chairs et leurs vies, mais si identifié à Jésus. En écoutant ce témoin d’une humanité qui veut vivre et faire vivre dans la réconciliation et dans la paix, j’entends dans mon cœur la parole de Jésus du haut de la Croix : « Père pardonne-leur… ». J’ai aussi vu en lui le Bon Samaritain, cet humain tellement humain qui se penche avec compassion sur tout être humain, avec un souci de réconciliation, d’acceptation mutuelle dans un vrai respect de l’ennemi comme de l’ami.

En somme, ses mots sont si nouveaux pour moi que je ne suis même pas sûr d’avoir été au moins un peu fidèle à son message. J'ai le goût d’aller lire l’un ou l’autre de ses nombreux écrits afin de mieux entendre sa question. Car c’est à mon cœur, personnellement, d’y répondre dans ma vie. Alors, je découvrirai peut-être quoi faire dans mon petit coin de la planète pour aider ces sœurs et frères et participer à bâtir un monde comme Dieu le veut : un monde de frères et de sœurs respectueux de leurs riches diversités dans l’unité de la même famille humaine et tendrement chérie par Dieu.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

mercredi 12 octobre 2011

Changer de capitaine

L’archidiocèse de Gatineau aura bientôt 50 ans. Et maintenant il se prépare à accueillir son quatrième évêque.

L’évêque fondateur du diocèse est Mgr Paul-Émile Charbonneau. Il a participé à tout le Concile Vatican II. Il y a œuvré dans un petit comité d’évêques et d’experts qui a cherché intensément à introduire la préoccupation des appauvris et des blessés de la vie dans les préoccupations du Concile et dans ses textes. Mgr Charbonneau a ainsi contribué à sensibiliser l’Église catholique à la misère du monde et au souci d'offrir un Évangile de libération à notre humanité si prise dans tant de drames qui déshumanisent leurs victimes.

Le diocèse appelé alors Hull est le seul au Canada à avoir été fondé durant le Concile. Son premier évêque a semé dans les racines mêmes de notre vie ecclésiale en Outaouais ce souci des appauvris et le désir efficace de mettre en pratique les nouvelles orientations données à l’Église par ce Concile.

Son successeur, Mgr Adolphe Proulx, a avec une intensité neuve et une ténacité remarquable continué dans la même ligne. Il a voulu faire fructifier cet héritage. Il y a apporté toute sa fougue et sa capacité de poser des gestes concrets pour porter son message à la population d’ici, au ras de la rue et des médias.

J’ai donc le 6 mai 1988 accueilli un héritage très riche d’orientions à préserver dans une dynamique sans cesse à renouveler. Je vous laisse le soin d’évaluer ce que j’en ai fait. Mais j’ose affirmer que j’y ai investi mon cœur et mes énergies, avec un grand désir que le Concile continue son rayonnement parmi nous.

Et voilà qu’un nouvel évêque prend la relève : Mgr Paul-André Durocher. Il est une personne aux mille talents, dont il a su développer les multiples potentialités. Il arrive avec de précieuses expériences de vie qu’il saura partager avec les gens de l’Outaouais.

Il est bon, dans un tel moment historique de la vie de l’Église diocésaine de Gatineau, de réfléchir sur ce qu'est un évêque dans un diocèse. Comme je l’écrivais le 9 août 2011 : l’évêque est un don de Dieu à accueillir.

Don de Dieu, l’évêque est là pour nous rappeler que le salut reste toujours le fruit de l’initiative gratuite, prévenante et amoureuse de Dieu.

Don de Dieu, l’évêque est l’instrument vivant et libre de Jésus ressuscité, cet unique Pasteur, aujourd’hui encore rassemblant « ses brebis » (Jean 21,16) dans la foi, les sanctifiant par les sacrements et gouvernant vers la même mission son Peuple qu’est notre Église.

Don de Dieu, l’évêque est un envoyé, un missionnaire, un compagnon de missionnaires, un responsable de responsables de la mission dans l’Outaouais. Il est ainsi le soutien de notre commune responsabilité et il partage quotidiennement les soucis, les tâches, les joies et les peines de notre Église, selon son charisme propre dans l’ensemble des charismes et ministères si variés que nous portons ensemble pour la vie de notre monde.

Don de Dieu, l’évêque est le constant rappel que cette Église est née du cœur ouvert de Jésus sur la croix et qu’elle a pour mission de porter aujourd’hui  les projets et passions de son « Époux de sang » au centre des préoccupations du monde d'ici.
 
Je souhaite un fructueux et heureux ministère à Mgr Paul-André Durocher dans cette belle région de l’Outaouais.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau