mardi 10 avril 2012

Pâques : c’est une belle histoire d’amour

L’Évangéliste Jean (20,1-9) nous raconte ce qui s'est passé au petit matin du 9 avril de l’an 30 de notre ère près d’un tombeau tout près de Jérusalem. Une femme, que Jésus a guéri de tant de blessures et de rejets, maintenant atterrée de ce qu’on Lui a infligé les jours précédents, jusqu’à Le tuer et L’enfermer dans ce tombeau fermé par une grosse pierre, vient pleurer Celui qu’elle aime. Mais elle trouve le tombeau ouvert et vide. Elle va en toute hâte crier sa douleur et alerter deux autres amis de Jésus, dont le « disciple bien-aimé ». Ces deux disciples, poussés par une angoisse qui les étreint, courent au tombeau. C’est l’amour qui les fait ainsi se précipiter en ce lieu. Le tombeau est bien vide. Et il y a des signes que le « bien-aimé » sait déchiffrer : Il est ressuscité! Tout s’éclaire. Dieu avait promis, il tient parole. Il y a de l’avenir.

Oui Dieu avait promis! Car Dieu a tellement aimé le monde!  Dès les débuts, dans sa tendresse pour eux, il a revêtu Ève et Adam de peaux de bêtes, il a protégé Caïn contre les vendettas par un signe sur son front, il a confié ses projets à Noé pour le sauver ainsi que sa famille et tous les vivants. Surtout il a appelé Abraham pour en faire son ami et il lui a promis qu’en son descendant seraient bénies toutes les nations de la terre. Ce matin d’avril 30 est l’accomplissement de toutes les promesses du Dieu qui s’est toujours montré d’une bouleversante fidélité.

Là, dans la clarté du soleil levant, éclate aux yeux des amis de Jésus jusqu’où est allé cet amour. Ils n’avaient pas compris. Ils avaient été horrifiés et angoissés. L’un d’eux l’a trahi. Un autre l’a renié. Tous, ou presque, ont fui quand les chefs du peuple et les païens  L’ont arrêté, humilié, torturé, exposé nu à la risée de la foule, tué et mis en ce tombeau. Maintenant tout devenait clair! Oui,  Dieu a aimé d’un amour déconcertant le monde au point de donner son Fils pour que toute personne qui croit en lui ait la vie plus forte que le mal et que la mort : la vie éternelle (Jean 3,16). En ce matin de la résurrection de Jésus, nous voilà à l’épicentre de cette bouleversante histoire.

Mais elle n’était pas terminée. Brûlés par le Feu de l’Esprit du Ressuscité, ses amis maintenant sûrs d’être follement aimés se sont mis à proclamer cette bouleversante nouvelle : Il est vainqueur de la mort, Il est vivant. Ca fait deux mille ans qu’on se raconte de génération en génération ce récit et ca continue encore. C’est un Feu qui ne peut pas s’enfermer dans les entrailles du cœur : il doit rayonner et offrir la Bonne Nouvelle, même au risque du rejet, du mépris, du martyr. Et ils sont encore aujourd’hui des milliers qui chaque année meurent pour avoir affirmé par leur capacité d’aimer et de pardonner que Jésus est vainqueur du mal, de la haine, de la mort et qu’il y a de l'avenir pour toute personne qui consent à se laisser aimer par Dieu, qui consent à devenir en Jésus l’enfant bien-aimé capable de dire à Dieu avec tendresse et confiance : « Père ».

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

samedi 7 avril 2012

Le Crucifié Ressuscité

Comme à chaque printemps, le Peuple chrétien se rassemble, durant la Sainte Semaine, autour de la croix, du pain et du vin, du feu nouveau et de l’eau baptismale. Il y puise aux sources de sa vie : le cœur ouvert du Crucifié, fontaine inépuisable capable d’assouvir nos soifs les plus angoissantes qui sans cesse aspirent vers une vie qui nous fuit.

Depuis le repas d’un certain Jeudi soir, la table est prête et le vin est versé. « Prenez et mangez, ceci est mon corps livré et rompu pour vous. Buvez, ceci est mon sang versé jusqu’à la dernière goutte pour vous » (Matthieu 26,26-29).  Le raisin écrasé est devenu sang généreux et don de vie (Jean 15,1ss).

Depuis le coup de lance au cœur, la source jaillit, généreuse, au centre de l’Église. « Aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau » (Jean 19,34). Du côté du Nouvel Adam endormi surgit l’Église. L’eau du baptême et le sang de l’eucharistie sont pour toujours les rendez-vous de la fête et de la vie.

Jésus de Nazareth est né pauvre, n’ayant qu’une crèche pour l’accueillir et des gens méprisés pour l’admirer. Il a travaillé de ses mains pour gagner sa vie. Il a multiplié les paroles et les gestes de miséricorde. Puis ridiculisé, bafoué, renié, abandonné, il est mort sur une croix. Mais il est ressuscité!

Le grain de blé enfoui en terre s’est relevé épi, communauté (Jean 12,24). L’abandonné sur la croix s’est relevé peuple immense. Le Vendredi Saint et Pâques sont devenus fêtes d’une vie donnée en abondance. Oui, aux sources de la vie, tout un peuple vient puiser.

De ses plaies suinte ma guérison. Son dernier cri me donne le pardon. Son souffle m’envahit. Une folle soif me hante : le voir face à face, lui, le Ressuscité et en témoigner dans ce monde qui se sent si seul.

Mais il me redit sans cesse qu’il me faut d’abord le reconnaître défiguré et caché sous les espèces de l’affamé, de l'assoiffé, de l’étranger, du malade, du prisonnier. Toute personne opprimée, c’est Jésus Crucifié. Et, pour ressusciter, il attend de moi un regard de tendresse sur sa face défigurée.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

Ce texte fut d’abord publié dans la Revue Ste-Anne en avril 2011 

mercredi 4 avril 2012

La torture

Une information récente reproduite dans plusieurs médias suite à un texte de la Presse Canadienne est très surprenante et m’interroge profondément. Elle porte sur la torture et elle affirme que « le gouvernement fédéral a autorisé les services canadiens d'espionnage à fournir des informations à des agences étrangères même s'il existait un " risque important " que cela mène à de la torture ».  On y parle aussi « d'un arrêté ministériel autorisant l'utilisation d'informations extorquées sous la torture, dans les cas où la sécurité publique est en jeu ».

Qu’en dit le droit international tel que décrété par les Nations-Unies ou par d’autres organismes largement représentatifs? Dans Wikipedia, nous trouvons une réponse forte, convaincante : « La Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée le 10 décembre 1948 par l'ONU, est le premier texte international à déclarer illégale la torture, dans son article 5 : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Les quatre Conventions de Genève adoptées en 1949 et leurs Protocoles additionnels (1977) prohibent la torture (qui ne s'identifie pas, malgré les ressemblances et les zones d'indiscernabilité, à la notion de « peine ou traitement cruel, inhumain ou dégradant »). D'autres textes internationaux ou régionaux l'ont, dans les années suivantes, interdite également. Le premier est la Convention européenne des droits de l'homme, adoptée en 1951 par le Conseil de l'Europe, qui est le premier traité interdisant la torture (article 3). » (2) Toutes ces prises de positions, à d’aussi hauts niveaux de responsabilités, montrent bien la gravité extrême de la question.

Qu’en dit l’Église catholique ? « Dans le déroulement des enquêtes, il faut scrupuleusement observer la règle qui interdit la pratique de la torture, même dans le cas des délits les plus graves: " Le disciple du Christ rejette tout recours à de tels moyens, que rien ne saurait justifier et où la dignité de l'homme est avilie chez celui qui est frappé comme d'ailleurs chez son bourreau " [Citation de Jean-Paul dans un discours au comité international de la Croix-Rouge, 15 juin 1982]. Les instruments juridiques internationaux relatifs aux droits de l'homme indiquent à juste titre l'interdiction de la torture comme un principe auquel on ne peut déroger en aucune circonstance. »

De telles prises de positions, aussi explicites et aussi catégoriques par de telles instances internationales ne peuvent que nous pousser à réfléchir intensément avant d’adhérer au principe que certaines circonstances pourraient justifier une telle attaque à la dignité inaliénable de toute personne humaine.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

dimanche 1 avril 2012

Notre coeur est fait pour la joie

J’ai souvent expérimenté de l’inquiétude et même des moments d’angoisse dans mes pérégrinations pastorales. Je me rappelle ces bancs de brume sur les berges du St-Laurent. Quand j’y pénétrais soudain en auto, je me demandais, en pensant au fleuve tout proche, si je resterais sur le chemin. Et de plus loin encore dans ma mémoire me reviennent ces tempêtes hivernales alors que de forts vents poussaient une dense poudrerie sur le chemin et m’aveuglaient. 

Plus quotidiennement, j’ai connu et connais encore parfois de ces moments de lassitude. Alors jaillissent du fond de mon temps de jeunesse la phrase du poète : « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville; d’où vient cette langueur qui envahit mon cœur? »  Ce mot exprime bien que notre cœur n’est pas fait pour une telle tristesse qui devient lourdeur et même dépression. Notre cœur est fait pour la joie! 

C’est ce qu’a récemment exprimé Benoît XVI dans son message aux jeunes pour le Dimanche des Rameaux 2012 intitulé: « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ! ». (2)  «L’aspiration à la joie est imprimée dans le cœur de l’homme. Au-delà des satisfactions immédiates et passagères, notre cœur cherche la joie profonde, parfaite et durable qui puisse donner du "goût" à l’existence ». Et il ajoute que cela est particulièrement vrai pour les jeunes qui vivent « une période de continuelle découverte de la vie, du monde, des autres et de soi-même. C’est un temps d’ouverture vers l’avenir où se manifestent les grands désirs de bonheur, d’amitié, de partage et de vérité et durant lequel on est porté par des idéaux et on conçoit des projets ».

Mais ce besoin de joie vaut à tout âge. Et Dieu a mis sur nos chemins de nombreuses occasions de goûter la joie simple de vivre : face à la beauté de la nature, face au travail bien fait ou au service rendu avec cœur et gratuité.  Pensons encore aux  bons moments de la vie en famille, de l’amitié partagée, de la découverte de potentialités neuves qui s’offrent à nous, des compliments reçus des autres, de la capacité de s’exprimer et de se sentir compris. On pourrait allonger cette liste d’occasions de joies simples mais vitales, comme : l’acquisition de nouvelles connaissances que nous faisons par les études, la découverte de nouvelles dimensions de notre planète et de notre humanité par des voyages et des rencontres, la capacité de faire des projets pour l’avenir, la lecture d’une œuvre littéraire, l’étonnement admiratif devant un chef d’œuvre artistique, l’écoute de la musique ou d'un bon film. Voilà autant de sources potentielles de joies qui apportent paix, élan, énergies dans nos vies en y entretenant la certitude que la vie vaut la peine d’être vécue.

Benoît XVI ajoute toutefois : « Chaque jour, pourtant, nous nous heurtons à tant de difficultés et notre cœur est tellement rempli d’inquiétudes pour l’avenir, qu’il nous arrive de nous demander si la joie pleine et permanente à laquelle nous aspirons n’est pas une illusion et une fuite de la réalité ». Même au cœur de ces questionnements naturels mais qui peuvent toutefois devenir ténèbres en nous, une lumière jaillit, venant de notre foi : Dieu  nous aime avec fidélité, bonté, miséricorde et tendresse. Cette conviction intime et profonde apporte repos et paix.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

vendredi 30 mars 2012

Arrêter, respirer, se calmer

Nous sommes très occupés. Enfants et jeunes sont accaparés par les sports, les loisirs, parfois aussi un travail presque à plein temps. Les jeunes parents doivent en fin de semaine accumuler les entretiens ménagers, les achats, l’accompagnement des enfants  dans les loisirs et sports. Puis la vie professionnelle ou sociale prend beaucoup de place. Enfin, lorsqu’on arrive à la retraite, « on est plus occupé qu’avant »!

Notre vie est prise dans un filet d’occupations qui nous essoufflent, sans peut-être que nous nous en rendions compte tellement l’habitude est entré en nous. Ce rythme effréné de vie devient normal. La publicité, la concurrence, les exigences commerciales, financières ou celles à sans cesse performer nous y contraignent en quelque sorte. Ne sommes-nous devenus des  esclaves de « la tyrannie de l’horloge »?

Comment nous en délivrer? Ce n’est pas une nouvelle question. Des centaines d’années avant Jésus, son peuple se la posait déjà. Et la réponse fut communautaire : l’institution d’une journée d’arrêt après six jours de travail. Appelé sabbat, ce jour était destiné à assurer la cessation des travaux et le repos pour tous. C’est devenu une loi sans cesse rappelée au Peuple choisi : «Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est un sabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu n'y feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne ni aucune de tes bêtes, ni l'étranger qui est dans tes portes.»

Tous doivent pouvoir se reposer : maître, serviteurs et servantes, animaux. Le souvenir de la misère et de l’esclavage en Égypte motive un tel jour qui est une libération de l’esclavage d’un travail qui tue le cœur et l’âme, ainsi que  les relations familiales, sociales et celles avec Dieu.

Ce jour d'arrêt et de repos fut reconnu comme si essentiel à la survie du peuple qu’on en a fait le signe de l’alliance avec Dieu. Se reposer le septième jour, c’est imiter Dieu qui conclut en six jour l'ouvrage de la création et chôma le septième jour. «Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait chômé après tout son ouvrage de création ».

Le sabbat est le signe perpétuel de l’alliance infrangible entre Dieu et son peuple. C’est un jour pour se souvenir du Dieu créateur, pour se reconnaître sa créature qu’il veut comme lui libre, heureuse, dans une communauté harmonieuse de vie et de destin. C’est un jour « délicieux et vénérable ».

Les lois assurant ce jour de repos devinrent toutefois si rigoureuses que Jésus s’est senti obligé de rappeler le sens essentiel de ce jour d’arrêt et de repos : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »

Pour nous chrétiens, ce jour de repos est le dimanche. C’est le premier jour de la semaine, qui nous rappelle hebdomadairement la résurrection de Jésus et ses apparitions de semaine en semaine à ses amis avant de cesser de leur apparaître. Le dimanche est « le Jour du Seigneur » destiné à alléger nos fardeaux pour entrer ainsi chaque semaine dans le repos même de Dieu et le service de nos frères et sœurs. C’est en prenant le temps de creuser dans notre cœur un espace pour Dieu que nous pouvons devenir disponibles pour celles et ceux auxquels personne ne pense, qui sont rejetés, marginalisés.

Qu’avons-nous fait de ce jour de repos, d’ouverture du cœur à Dieu, de don de soi aux autres? Dans une lettre de cent pages, Jean-Paul II a analysé pour nous le sens du dimanche ainsi que ses diverses composantes. Et il a insisté pour affirmer que nous ne pouvons pas y renoncer : « Au seuil du troisième millénaire, la célébration du dimanche chrétien, pour les significations qu'il évoque et les dimensions qu'il implique par rapport aux fondements mêmes de la foi, demeure un élément déterminant de l'identité chrétienne » (paragraphe 30). C’est un texte très actuel alors que tant d’obstacles s’opposent à ce jour de liberté, de joie, de vie familiale et communautaire.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

dimanche 25 mars 2012

Pour promouvoir les buts humains de nos diverses activités

Le Programme des Nations-Unies pour le Développement existe pour promouvoir les objectifs du millénaire sur le développement adoptés par l’Assemblée générale des Nations-Unies en l’an 2000.  Cette assemblée mondiale y affirme que pour promouvoir un « monde plus pacifique, plus prospère et plus juste […] nous reconnaissons que, en plus des responsabilités propres que nous devons assumer à l’égard de nos sociétés respectives, nous sommes collectivement tenus de défendre, au niveau mondial, les principes de la dignité humaine, de l’égalité et de l’équité. En tant que dirigeants, nous avons donc des devoirs à l’égard de tous les citoyens du monde, en particulier les personnes les plus vulnérables, et tout spécialement les enfants, à qui l’avenir appartient. »

Les membres de l’Assemblée générale ajoutent que pour que la mondialisation devienne une force positive pour l’humanité entière, il faut planétairement instaurer la liberté, l’égalité, la solidarité, la tolérance, le respect de la nature, le partage des responsabilités. L’assemblée fixe ensuite des objectifs audacieux pour le millénaire commençant. Ce sont ces objectifs que reprend le Programme des Nations-Unies pour le Développement. À travers de multiples interventions, il vise à accélérer le progrès vers un monde plus équitable.

Ce Programme publie un rapport annuel. Celui de 1990 affirmait : « Les personnes sont la vraie richesse d’une nation. ». « Si la croissance du Produit National Brut (PNB) est indispensable  pour atteindre tous les objectifs humains essentiels, l'important c'est d'analyser comment cette croissance se traduit - ou ne se traduit pas - en développement humain dans différentes sociétés ». Il annonçait ainsi une approche nouvelle du développement. Et d’année en année, depuis 20 ans, le rapport annuel insiste sur le fait que le développement est avant tout et fondamentalement une question de personnes.

En regardant un de ces récents rapports, je me suis rappelé un texte voté par le Concile Vatican II en 1965. Ce texte me semble toujours d’une grande actualité. Car nous sommes sans cesse tentés d’oublier que toutes nos activités humaines ont pour but le mieux vivre des humains et la qualité de leur vie en commun, dans le respect des conditions pour y parvenir.

« De même qu’elle procède de l’homme, l’activité humaine lui est ordonnée. De fait, par son action, l’homme ne transforme pas seulement les choses et la société, il se parfait lui-même. Il apprend bien des choses, il développe ses facultés, il sort de lui-même et se dépasse. Cet essor, bien conduit, est d’un tout autre prix que l’accumulation possible de richesses extérieures. L’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a. De même, tout ce que font les hommes pour faire régner plus de justice, une fraternité plus étendue, un ordre plus humain dans les rapports sociaux, dépasse en valeur les progrès techniques. Car ceux-ci peuvent bien fournir la base matérielle de la promotion humaine, mais ils sont tout à fait impuissants, par eux seuls, à la réaliser. »

« Voici donc la règle de l’activité humaine : qu’elle soit conforme au bien authentique de l’humanité, selon le dessein et la volonté de Dieu, et qu’elle permette à l’homme, considéré comme individu ou comme membre de la société, de s’épanouir selon la plénitude de sa vocation. »

Un long chemin est ainsi tracé pour notre humanité. Mais chaque personne peut y faire un pas qui, s’ajoutant à des millions d’autres pas dans le même sens, entretient l’espérance d’une société où on ait plus de cœur les uns pour les autres, dans le respect des différences et dans la paix.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau

mardi 20 mars 2012

Réparateurs de brèches et Restaurateurs de ponts

Un texte du grand prophète Isaïe me bouleverse. Dieu y affirme ce qu’il attend de nous: « Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste menaçant et les paroles méchantes, si tu donnes de bon cœur à l'affamé et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, et ton obscurité sera comme la lumière de midi.  Le Seigneur sans cesse sera ton guide. En plein désert, il te comblera et te rendra vigueur. Tu seras comme un jardin bien arrosé, comme une source jaillissante dont les eaux ne tarissent pas. Tu rebâtiras les ruines antiques, tu relèveras les fondations des générations passées, on t'appellera le Réparateur de brèches, le Restaurateur qui remet en service les routes. »

On parle beaucoup des ponts qui tombent, de ceux qu’il faut réparer de toute urgence, de ceux qu’il faut entièrement reconstruire. Chacun sait que les ponts sont essentiels à la circulation des personnes et des biens de touts sortes dans le village, entre les villes, à travers la province. Ce sont des liens essentiels pour assurer les communications de toutes sortes entre les humains. Aussi nous savons comment il est nécessaire de sans cesse entretenir ces routes, réparer ces ponts, boucher les brèches qui peuvent se creuser dans l’asphalte et piéger la circulation.

Mais on ne parle par souvent des ponts détruits, les routes abandonnées parce que trop saccagées, les brèches terribles qui sont autant de balafres sur le visage et les cœurs de tant de couples, de familles, de villages, de pays entiers. Je pense à toutes ces personnes mises au rancart par notre société, marginalisées parce que pauvres, différentes, malades, vieilles souffrent de ces déchirures. Il y a des brèches terribles dans notre tissu social et humain. Les ponts de nos relations humaines sont souvent rompus ou au moins distendus au point de se rompre. Que de souffrances alors, de larmes, de solitudes, de rejets!

Et il ne faut pas être myopes et avoir les yeux et le cœur fermés sur la situation de toute notre planète. Elle est profondément déchirée. On parle maintenant même de quart-monde. Il y a la minorité plutôt à l’aise qui profite en abondance des ressources de toutes sortes de notre terre et les gaspille sans vergogne. Puis il y a les multitudes considérées comme engluées dans leurs misères et leurs maladies, que nos préjugés stigmatisent en affirmant qu’elles sont responsables de leur sort. Et plus on regarde le tissu de notre planète qu’on dit en voie de mondialisation, plus on voit la grande mission que le prophète déjà transmettait au nom de Dieu il  y a plus de 2600 ans et qui est encore tellement actuelle, toujours plus actuelle.

Par ces textes repris dans la liturgie des messes du carême, Dieu nous invite aujourd’hui à devenir des Réparateurs de ces brèches et des Restaurateurs de ponts. Il nous convoque à changer nos regards et nos habitudes envers nos frères et sœurs les humains. Il nous demande d’ouvrir les oreilles de nos cœurs pour entendre le cri de misère qui monte de l'humanité, d’ouvrir les yeux de nos cœurs à tout ce spectacle de la détresse humaine, aux larmes et au sang versé : aux affamés, opprimés, pauvres, tous ceux et celles qui sont les captifs de la mort et de la misère.

Mais quel est le pont le plus urgent à restaurer, la brèche la plus grave qui cause toutes les autres et donc qui appelle d’urgence notre attention? L’urgence primordiale est de réparer la brèche entre Dieu et les humains, de refaire les ponts entre Dieu et notre humanité. C’est d’ailleurs ce que Dieu cherche à faire depuis les origines, où après avoir demandé à Caïn où est son frère et ce qu’il a fait de son sang, il a mis le signe protecteur sur la tête du meurtrier de son frère afin que la spirale de la violence, de la haine, de la destruction n’éclate pas. Mais tout de suite apparaît la haine plus forte que l’amour et le pardon. Sans cesse Dieu essaie de réparer la brèche. C'est toute l’histoire des relations entre Dieu et nous les humains, pour notre vie et notre bonheur : Dieu qui essaie d'ouvrir une route dans ce désert de souffrances, de misères dont nous avons tous une parcelle dans notre cœur. C’est cela l'essentiel.

Notre Bible nous dit qu’à la source du drame de l'humanité, il y a cette brèche: moins les humains regardent vers Dieu, plus ils deviennent meurtriers les uns pour les autres, chacun  s'accrochant à ses biens, au pouvoir qui est le sien. Plus l'homme veut être le centre de tout, plus il  blesse et tue autour de lui. Moins on regarde Dieu tel qu'il est, tel qu'il s'est révélé dans le Christ Jésus qui est notre véritable Chemin et le Réparateur de nos brèches, plus on devient face aux autres tentés par cette volonté de garder ses privilèges et son pouvoir, sources de cruauté, d'injustice, de sang versé, de mort. Il suffit de regarder la télévision et de lire les journaux pour le constater, si on sait voir ou lire.

Être Réparateur de brèches et Restaurateur de chemins défoncés et ruinés : voilà notre mission face à Dieu et face à l’humanité. Et n’oublions surtout par cette brèche originelle et foncière, cause des autres, qui fait qu'entre le Dieu et nous il y a l’amitié, pourtant essentielle, qui est rompue. Nous sommes appelés par notre humanité même et encore plus par notre baptême à être des restaurateurs de l’authentique relation entre Dieu et l'humanité, qui sera source de vigueur, de générosité, de joie de vivre, d’amour et de paix dans la solidarité et la justice débordant en miséricordes venant du cœur.

† Roger Ébacher
Évêque émérite de Gatineau